Thèse soutenue en vue de l’obtention du grade de Docteur en Géographie.
Thèse présentée et soutenue publiquement par Benjamin LANIEPCE, le 01 Octobre 2008 à l’Université de Rouen. Thèse dirigée par Alain VAGUET et Jean-Luc NAHEL.
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RESUME
1) Pourquoi et comment étudier le mal-être étudiant ?
Penser le temps des études uniquement comme le temps de l’insouciance et de la découverte de la vie, ne correspond plus, actuellement, à la réalité quotidienne de la condition étudiante. En effet, cette période charnière, qu’est le temps des études dans le passage à l’âge adulte, semble connaître une sorte de mutation.
Il n’existe pas actuellement, en France, d’études de grande ampleur et encore moins géographiques, portant spécifiquement sur le mal-être des étudiants en France. Pourtant, l’urgence sanitaire est là et elle est criante. Il est alors primordial de prendre en considération aujourd’hui, les problèmes posés par le mal-être étudiant. La question du mal-être est une question qui relevait essentiellement, jusqu’à lors, des sciences sociales, de la médecine et de la psychologie. Pourtant, il nous a semblé important de prendre part au débat en apportant notre vision géographique du sujet.
Ainsi, afin de permettre « en temps réel » des applications concrètes de terrain, notre travail de recherche a adopté une démarche volontairement à mi-chemin, entre un travail professionnel d’entreprise et un travail universitaire, comme un pont entre deux mondes qui sont voués, à terme, à apprendre à travailler ensemble. Notre recherche effectuée en 3 ans dans le cadre de cette CIFRE a ainsi bénéficié du soutien de la LMDE. C’est pourquoi nous avons pu appuyer notre recherche sur un corpus statistique relativement conséquent.
Notre recherche s’est alors appuyée essentiellement sur les résultats de 5 enquêtes. Tout d’abord, l’Enquête Nationale sur la Santé des Etudiants (ENSE), puis, l’Enquête Mal Etre (EME), enfin, trois enquêtes plus personnelles complètent notre base de données. La première porte sur les prescriptions de médicaments psychotropes en population jeune générale et en population étudiante, la seconde sur la perception des lieux d’études par les étudiants au travers de la passation de cartes mentales, et la troisième sur une analyse du logos employé par les étudiants eux-mêmes lors d’entretiens semi-directifs. Ces travaux nous apportant ainsi, un recul méthodologique nécessaire pour un sujet aussi complexe, ainsi qu’une base statistique suffisamment riche pour nourrir notre réflexion.
2) « The student’s breakdown », angoisse, anxiété et suicide, urgence sanitaire dans le monde étudiant.
C’est en effet dans un climat de l’extrême, dans une course effrénée qui est plus une fuite, que des actes jusque ici marginaux deviennent de plus en plus fréquents, comme le suicide ou les tentatives de suicide chez les jeunes …
Et c’est cette évolution qui est nouvelle. Le fait d’être jeune est en passe d’être interprété comme un facteur de risque face au suicide. Le suicide des jeunes est « une constatation alarmante faite par les associations de prévention du suicide en France»(1). Pourtant, la norme sociale en vigueur actuellement considère que « si l’on a la chance de faire des études on n’a pas à se plaindre », de ce décalage naîtra l’incompréhension. Le mal-être étudiant n’est donc pas une pathologie médicale en soi mais un état. Cet état peut être transitoire ou durable, réactionnel, endogène ou exogène mais il est toujours une vision de l’autre. En somme, le mal-être étudiant est une maladie sociale, c’est une maladie du social.
3) La mesure du mal-être étudiant, l’Enquête Nationale sur la Santé des Etudiants (ENSE), une photographie sanitaire.
Nous l’avons dit, le mal-être est bien peu fréquemment objet de mesures, d’études et d’analyses et encore moins dans une dimension spatiale. Pourtant la problématique du mal-être rapportée aux espaces est certainement une question essentielle. C’est dans cet objectif que s’inscrit l’ENSE.
Ainsi, l’ENSE cherche à établir une photographie de l’état de santé des étudiants de France. En interrogeant 50 000 étudiants (2), l’Enquête Nationale sur la Santé des Etudiants (ENSE) de La Mutuelle Des Etudiants, a mis en évidence un réel malaise au sein du monde étudiant. L’ENSE est une enquête statistique menée par courrier grâce à un questionnaire de 183 items.
50 000 étudiants ont ainsi été sollicités. Ils ont été sélectionnés de manière aléatoire parmi les affiliés et/ou adhérents de La Mutuelle des Etudiants (LMDE). L’échantillon a été stratifié par sexe, académie et tranche d’âge selon la répartition existant dans l’enseignement supérieur. Parmi les 10 000 répondants, 9228 questionnaires ont pu être traités et l’échantillon de retour a été redressé pour l’âge et le sexe. Cette grande enquête permet d’apporter de nombreux éléments sur la situation sanitaire et sociale des étudiants interrogés.
La création d’un panorama régionalisé du mal-être étudiant en France permet également de mettre en évidence certaines particularités régionales tout en nous apportant un panorama global du mal-être étudiant et de la répartition des points les plus saillants. En outre la création d’une typologie des espaces du mal être étudiant nous permet d’appréhender ce phénomène du mal-être étudiant autrement que par une analyse ne prenant en compte que les points proéminents dépassant les moyennes nationales.
Au travers de ces observations, le mal-être étudiant semble obéir également à une logique et des influences propres au seul milieu étudiant qui ne peuvent s’expliquer uniquement par le milieu local ou par une réflexion macro socio-économique.
4) Milieu étudiant et facteurs de risques.
La première partie de notre recherche, a pu mettre en exergue l’existence, la spécificité ainsi que la spatialisation du phénomène du mal-être étudiant. Mais, il ne nous avait pas été possible d’en identifier les causes ainsi que les éventuels facteurs de risques. Pourtant c’est bien là que devions porter nos efforts si nous voulions aller plus loin dans la compréhension et l’explication du phénomène du mal-être étudiant en France.
C’est donc en dressant un large état des lieux de la souffrance psychique qui peut exister au sein du milieu étudiant et en créant une typologie du mal-être étudiant, que l’Enquête Mal Etre (EME) nous permettra de créer une liste et de quantifier les facteurs de risques de mal être inhérents à la condition étudiante.
En effet, actuellement, force est de constater que la prise en charge de la souffrance psychique des étudiants est plus que limitée. Pourtant, le rapport « Enquête sur la prévention et la prise en charge des adolescents et des jeunes adultes souffrant de troubles psychiatriques » publié en février 2004 par l’Inspection Générale des affaires Sociales faisait déjà un constat similaire et proposait donc les recommandations suivantes : « Diffuser les connaissances sur les pathologies mentales, organiser la prévention à plusieurs niveaux », mais aussi, « De renforcer la détection [des troubles mentaux] à l’université ».
S’il existe de nombreuses études sur la souffrance psychique et les troubles mentaux, il en existe peu sur la mesure objective du subjectif …
Concrètement, le premier objectif de l’EME est tout d’abord de réussir à distinguer les étudiants en situation de détresse psycho-pathologique de ceux en situation de « mal-être ».
Le deuxième objectif sera ensuite, pour cette dernière catégorie d’étudiants et grâce aux analyses des régressions logistiques linéaires et aux tris croisés, de tenter de faire le point sur les causes et les facteurs de risques du mal-être étudiant …
Faisant suite à l’Enquête Nationale sur la Santé des Etudiants, la seconde enquête sur le Mal Etre étudiant fait le point sur le niveau de stress et la santé mentale en milieu étudiant. Ainsi, le passage des examens est, pour quasiment 20% des étudiants interrogés, quelque chose qui les perturbent « longtemps avant ».
De même la perception de leur état de santé est peu reluisante dans notre population d’étude. Ainsi, près de 20% de notre échantillon (18,8%) juge plutôt moyen voire mauvais, leur état de santé au moment de la passation du questionnaire.
Afin de connaître leur vision de la vie nous avions, ingénument, demandé aux étudiants interrogés s’ils considèrent la vie « comme un verre à moitié plein » ou « comme un verre à moitié vide ».
Sous cette apparente naïveté, cette question révèle encore une fois, un taux, toujours proche de 20%, qui semble mettre en relief une frange de la population étudiante en mal-être. Ainsi, 21,8% des étudiants interrogés considèrent la vie comme un verre à moitié vide …
Ces résultats ne sont pas singuliers lorsque l’on sait également que, 43,3% des étudiants interrogés ont déclaré avoir vécu au cours des 12 derniers mois une période d’au moins deux semaines pendant laquelle ils se sont sentis tristes, déprimés ou sans espoir et que 55,6% d’entre eux déclarent avoir eu une période d’au moins deux semaines d’affilée où ils ont perdu le goût et l’intérêt pour toutes choses.
L’anxiété est également une caractéristique marquante du monde étudiant. En effet, 34,5 % des étudiants ayant répondu à l’enquête ont déclaré avoir été inquiets, tendus ou anxieux pendant au moins un mois au cours des douze derniers mois. Autre fait alarmant, 12,3 % des étudiants interrogés dans le cadre de l’EME, ont déclaré avoir eu des idées suicidaires sur la même période et 3,5% ont déjà eu un scénario suicidaire en tête …
Devant de tels constats, la détermination chiffrée du nombre d’étudiants en mal-être devint une véritable nécessité afin de les différencier des étudiants pouvant souffrir de troubles psychologiques sévères.
Ainsi nous avons estimé à 17% le nombre d’étudiants de notre échantillon pouvant être considérés comme étant en mal-être et à 8% le nombre d’étudiants souffrant de troubles sévères.
Si notre échantillon ne peut, bien sûr, nous permettre de parler de prévalence et encore moins au nom de tous les étudiants de France, en extrapolant toutefois ces chiffres, nous serions face à un phénomène de mal-être étudiant qui pourrait potentiellement toucher 400 000 étudiants en France, nous mettant ainsi devant un réel problème de santé publique si ces chiffres devaient se révéler confirmés à une plus grande échelle… Nous avons vu également que le simple fait d’être une étudiante est un facteur de risques puisque cela va multiplier par deux les risques de développer des idées suicidaires, des symptômes dépressifs ou de l’anxiété.
Nous avons vu en outre que le lieu d’études est également un facteur de risques pour les étudiants. En effet, nous constatons, au travers de cette étude, qu’il y a quasiment deux fois moins de chance pour les étudiants d’être bien-portants si leur établissement d’études se trouve en Ile-De-France …
L’université en elle-même se révèle également comme un milieu produisant du mal-être. En effet, nous relevons que 11.4% des étudiants en milieu universitaire présentent des signes d’anxiété pour 6.4% des étudiants hors milieu universitaire (Ecoles, IUT, CPGE,…).
La parole donnée aux étudiants dans cette deuxième partie, nous a permis de confirmer les hypothèses que nous avions soulevées dans nos enquêtes précédentes. Le lieu d’études apparaît ainsi au premier plan des causes de mal-être chez les étudiants. « La fac, c’est la mort » nous confiera un étudiant. Il est donc important d’essayer de comprendre comment le lieu peut influer sur la santé des étudiants et provoquer de telles variations de chiffres et de conditions de vie …
5) Lieux et mal-être. Espaces et qualité de vie des étudiants en université.
Le lieu d’études apparaissant significativement de nos enquêtes précédentes comme un facteur de risque du mal-être étudiant, nous avons voulu comprendre quelle pouvait être la nature de la relation entre les lieux étudiants et les étudiants eux-mêmes. En somme, en quoi et comment le lieu d’études peut-il être un facteur de risques pour les étudiants ? Est-ce du fait du lieu lui-même ou de ce que les étudiants en font et le perçoivent ? Mais tout d’abord qu’est-ce-qu’un lieu et a fortiori un lieu-étudiant ?
La première définition du lieu relève du champ de l’analyse spatiale. Le lieu y est défini comme « une unité spatiale élémentaire dont la position est à la fois, repérable dans un système de coordonnées et dépendante des relations avec d’autres lieux dans le cadre d’interactions spatiales »(3).
Le concept d’human agency (le sujet agissant) va inclure le domaine subjectif, c’est-à-dire celui des valeurs, croyances, émotions et appartenances, dans la définition du lieu. L’importance de la connexion entre le lieu et l’individu prend alors une place prépondérante dans l’étude du lieu.
Alors que ces questions relevaient plutôt, traditionnellement, de la psychologie et la sociologie, la relation de l’individu ou du groupe au lieu ou au territoire est désormais posée comme une problématique centrale de la géographie humaine. « L’identité du lieu implique des stratégies discursives des sujets, des récits créant un sens d’ensemble, en termes de biographie humaine, de solidarité communautaire, et d’appartenance au monde entier. »(4)
Un particularisme inhérent à la condition étudiante, est que les étudiants « bénéficient » de lieux qui leur sont presque exclusivement dédiés et réservés. Ces lieux peuvent être des lieux d’études (universités), d’habitations (cités universitaires), de recherches (bibliothèques universitaires), de repos (cafétérias universitaires), ou de restauration (restaurants universitaires), …
Même si ces lieux peuvent parfois être partagés avec d’autres groupes d’individus, même s’ils peuvent parfois également s’inscrire à l’intérieur d’espaces largement fréquentés par d’autres, les étudiants vont presque toujours pratiquer des lieux où ils ne pourront rencontrer que des individus appartenant « à leur monde ».
C’est donc à force de pratiquer ces lieux, de n’y rencontrer que des individus appartenant à leur univers, que les étudiants, vont avec le temps, se les approprier et créer des perceptions et des rapports propres à leurs visons. Les étudiants vont alors rapidement identifier ce qui fait partie de leur espace et ce qui en est en dehors. En effet, « Les humains vivent leurs existences dans un lieu et ainsi développent simultanément un sens d’être dans un lieu et hors d’un lieu. »(5). Ce faisant, nous le verrons, ils vont peu à peu s’exclure eux-mêmes, bien aidés parfois, d’un monde qu’ils jugent « extérieur », se ghettoïsant ainsi tous les jours un peu plus. Les lieux prennent donc ici une dimension particulière pour les étudiants, à la fois lieu d’agrégation à l’intérieur d’un groupe et lieu d’exclusion par rapport aux groupes jugés comme étant « extérieurs » …
Pour tenter d’appréhender ce phénomène complexe nous avons choisi de donner la parole aux étudiants afin de comprendre, comment ils perçoivent les lieux qu’ils pratiquent presque quotidiennement, comment ils les utilisent, comment ils les parcourent, bref, comment ils les vivent.
Pour cela nous avons fait le choix de porter notre champ de réflexion et d’investigation sur les universités de Rouen site de Mont-Saint-Aignan, de Lyon 3, site de la Manufacture des Tabacs et de Paris X, site de Nanterre.
Nous avons alors donné la parole aux étudiants de ces trois universités au travers de passations de cartes mentales. Nous avons ainsi demandé à des étudiants de Rouen, Lyon et Paris de nous « raconter » graphiquement leurs universités.
L’université de Rouen, site de Mont-Saint-Aignan nous apparaît donc ici, au travers de ces représentations graphiques, toujours comme une université vécue comme une sorte « de bulle » où les étudiants vont y vivre comme en autarcie … Dans toutes les cartes, l’absence de représentation de lieux « extérieurs » à l’université comme la place Colbert ou comme les bâtiments de l’IUT et des sciences renforce l’impression d’une faculté centrée sur elle même, fermée au monde extérieur.
Les grands axes de communication représentés également sur presque toutes les cartes mentales des étudiants interrogés renforcent cette idée d’une université encerclée, cernée et à l’espace délimité par des « frontières symboliques » pourtant bien réelles pour les étudiants.
Le jugement sur la faculté est également sans appel. « Vétuste », « délabré », « répulsif », « froide », sont des adjectifs qualificatifs qui ne laissent pas vraiment de place à l’ambiguïté…
Comme pour l’université de Rouen, l’université de Nanterre est, au travers de la majorité des cartes mentales des étudiants interrogés, vécue comme une université enfermée, coincée entre de grands axes structurants de voies de communication (ici, entre la voie ferré du RER, l’A86, et le pont de Rouen).
Les représentations mentales faites de l’université par ces étudiants donnent, également, une impression de cloisonnement et d’enfermement. Les fréquentes représentations du RER et des lignes de voies ferrées (parfois exagérément accentuées) semblent confirmer la problématique des temps de transports longs pour les étudiants d’Ile-De-France lors de leurs trajets pour se rendre sur leur lieu d’étude.
Tout cela, correspond bien également à l’emploi récurrent des adjectifs « loin », « étendue », « vaste », « aérée », pour qualifier la faculté de Nanterre. Les étudiants juge également leur faculté comme étant « gris » et « triste » …
Encore une fois, la perception que les étudiants de l’université de Lyon vont avoir de leur faculté, reste très attachée à un espace pratique. Les représentations graphiques se limitent majoritairement aux quatre murs de la faculté.
Les représentations mentales des étudiants de Lyon sont finalement très proches des représentations graphiques vues précédemment. La faculté et les itinéraires sont dans leur ensemble, représentés ici dans leurs composantes « en-lès-murs », la vie « hors-lès-murs » ne semblant pas exister …
La faculté semble se réduire, comme le dira un étudiant, à un « lieu de travail ». Peu d’espaces de rencontres, de lieux de socialisation.
Les représentations se concentrent sur la transcription graphique de la perception que les étudiants vont avoir de leurs journées. Ainsi, les dessins sont complexes, formés de multiples itinéraires, de retours en arrière, de détours, …
Un lieu ponctué d’obstacles physiques à leurs déplacements (escaliers, longs couloirs) mais également obstacles imaginaires et fantasmés (routes, cours intérieures).
Les étudiants s’attachent à essayer de nous faire comprendre, au travers de leurs prestations graphiques, toute la complexité de leur organisation quotidienne dans un lieu qu’ils jugent, « grouillant », « angoissant », « labyrinthique » …
6) Lieux d’études, lieux de vie et mal-être étudiant.
Nous avons vu, au travers de ces nombreux témoignages graphiques, que les lieux, ou du moins la perception des lieux, s’ils jouent un rôle de premier ordre dans la vie matérielle et organisationnelle étudiante, jouent également un rôle sur la qualité de vie des étudiants.
Nous parlons ici de perception des lieux, car l’expression même de « perception d’un lieu » n’est pas univoque. Nous l’avons vu, le concept « d’human agency » (le sujet agissant) inclut le domaine subjectif, c’est-à-dire celui des valeurs, croyances, émotions et appartenances, dans la définition du lieu. La notion de lieu nous renvoie donc inévitablement à la notion de paysage et notamment de « paysage thérapeutique ».
En effet, la notion de paysage, tendue entre une « lecture objectivante, (qui la pose) comme le résultat tangible des interactions multiples entre le milieu naturel et l’histoire des sociétés, et une lecture qui soumet le concept lui-même à la reconnaissance d’un regard, historiquement et socialement construit »(6), est, par nature, polysémique, dans la mesure même où elle décrit un aspect du réel tout en faisant référence à sa représentation.
Le paysage est à la fois la partie d’un pays présente à notre regard, l’étendue que l’on appréhende comme un tout, mais aussi ce que le sujet en comprend, ce qu’il en ressent à son égard, et l’ensemble des plaisirs, rêves ou images que cet espace provoque en lui. Le paysage n’est jamais seulement une représentation ou une portion d’espace concret, le support d’émotions ou celui d’actions pratiques. Si chacune de ces dimensions prend en effet plus ou moins d’importance selon l’expérience du paysage que le sujet traverse, et si la configuration de ces dimensions varie en fonction de facteurs sociaux (7), il n’en reste pas moins vrai que le paysage est à la fois produit et support d’imaginaire, réel et construction du réel, perception et interprétation de la perception.
Ainsi, le paysage, l’environnement, s’il est perçu par les étudiants comme « angoissant », « hostile », « labyrinthique », c’est que pour lui il l’est réellement … Selon sa logique, sa vision des choses, ses émotions, ses affects …
L’université en tant que lieu symbolique est bien plus, pour les étudiants, qu’un simple espace de travail.
Les étudiants attendent beaucoup de cet espace en l’ayant certainement longtemps idéalisé, au point de ressentir une véritable désillusion profonde une fois sur place. Néanmoins, malgré cette désillusion, les étudiants vont, normalement, vite tenter de s’approprier cet espace en créant des lieux fédérateurs.
Cet espace devient alors lieu de changement social, lieu d’interactions fortes, lieu de structuration sociale. Mais il devient aussi un milieu hautement anxiogène pour certains étudiants qui n’arriveront pas à surmonter avec succès les nombreux rites et passages obligés qui rythment l’intégration d’un individu au groupe.
La pression est forte sur les étudiants et les témoignages d’une véritable souffrance sont nombreux. L’espace universitaire en tant que lieu va rapidement cristalliser toutes leurs tensions internes. Ce lieu qu’est l’université en France, longtemps laissé à l’abandon, va être ressenti, par les étudiants les plus fragilisés par « l’arène universitaire », comme une extension d’une part d’eux-mêmes. Ainsi ce sont eux, au travers des bâtiments, vétustes et délabrés ou mal pensés qui seront symboliquement « abandonnés », « déshumanisés » …
Le lieu va jouer un rôle de premier plan sur la santé et l’équilibre psychique des étudiants. S’ils ne trouvent pas ici la structuration qu’ils recherchent, c’est ailleurs qu’ils iront la chercher.
Il serait peut-être temps aujourd’hui, de replacer l’étudiant au centre de l’université, afin de lui offrir toutes les chances de réussir dans un parcours de vie qui devient déjà fort complexe. Au total, en France, plus que la vétusté des locaux, c’est la non-considération des étudiants comme acteurs principaux des universités qui est préoccupante.
A toujours considérer les étudiants comme « des enfants gâtés » appartenant à une « génération zapping » que rien ne pourra retenir dans l’université, à refuser de voir que l’université peut être structurellement source d’angoisse pour un grand nombre d’entre eux, on prend le risque de passer à côté de l’essentiel : un « urbanisme universitaire »qui ne serait pas « étudiant-centré » sera invariablement voué à l’échec.
Comme dans « l’expérience de la cage d'inhibition »(8), face à un stress, l’étudiant cherchera toujours à emprunter une porte de sortie, s’il ne le peut (enclavement, mobilité réduite, interactions inexistantes), il finira par souffrir de pathologies liées au stress et s’il est mis en concurrence « l’arène universitaire » jouera alors son rôle à plein …
Note
1 « Union Nationale Pour la Prévention du Suicide », 10èmes Journées Nationales pour la Prévention du Suicide, Paris, Février 2006.
2 En 2005, la LMDE et son Observatoire de la Santé EPSE ont réalisé une grande enquête auprès de 50.000 étudiants en partenariat avec l'IFOP. Santé et accès au soins, études, loisirs, sexualité, tabac... Les questions posées visaient à mieux appréhender les thèmes qui touchent les étudiants et qui les concernent particulièrement.
3 H. BEGUIN, 1979.
4 Ibidem
5 J. LEVY et M. LUSSAULT, 2003.
6 J. CLOAREC, G. COLOMB, 1989.
7 M. BAILLON, 1973
8 Expérience menée par Henri Laborit, une souris est enfermée dans une cage métallique et soumise à un stress électrique régulièrement (un flash lumineux prévient la souris de l’arrivée du choc électrique). Trois cas sont présentés : Une porte de sortie permet à la souris d’échapper au stress quand il se présente : dans cette situation, la souris apprend vite le lien entre signal lumineux et décharge électrique, et son organisme n’est pas affecté. Elle peut fuir le stress. La porte de sortie est maintenant fermée : dans cette situation, la souris apprend rapidement que toute action est inutile pour éviter le stress électrique. Elle finit par le subir sans bouger, et son organisme en souffre énormément. C’est ce qu’on appelle l’inhibition de l’action. Elle finit par être gravement atteinte et / ou mourir. Deux souris sont placées dans la cage (la porte de secours étant toujours fermée). Les souris, rapidement, se battent quand le stress électrique est déclenché. C’est une action inutile pour se soustraire au stress, mais c’est une action quand même. Dans cette situation, aucun impact sur la santé des souris n’est observé.
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